Lynell Zogbo : un bâtisseur de ponts au sein du mouvement de traduction de la Bible en Afrique
Toute grande entreprise humaine trouve ses racines dans une histoire — dans une figure, dans une vie donnée pour une cause qui la dépasse. Dans la mythologie grecque, Prométhée incarne cet acte radical de sacrifice de soi : celui qui ose franchir les limites pour apporter à l’humanité le feu nécessaire à son progrès.
Dans une perspective très différente, mais avec une force comparable, le mouvement de traduction de la Bible en Afrique francophone a lui aussi connu ses propres figures de sacrifice et de transition. À une époque où ce mouvement manquait cruellement de ressources et peinait à se développer comme il l’avait fait dans le monde anglophone, il fallait des bâtisseurs de ponts. Lynell Zogbo était l’une d’entre eux.
Sans exagération, mais avec une profonde conviction, je crois pouvoir dire qu’elle fut l’une des grandes figures « prométhéennes » de la traduction de la Bible en Afrique francophone — une femme qui a consacré sa vie à rendre possible ce qui semblait hors de portée. Ma collaboration avec elle, qui s’étend sur près de trente ans, me donne cette certitude.
Une vie consacrée à la formation et à l’accompagnement
Lorsque SIL International et l’Alliance Biblique Universelle, en partenariat avec la FATEAC (Faculté de Théologie Evangélique Alliance Chrétienne), ont mis en place un programme de maîtrise pour former des traducteurs de la Bible, Lynell a répondu avec générosité et détermination. Parallèlement à son rôle de consultante en traduction à l’ABU, elle s’est consacrée à l’enseignement – mais est allée bien au-delà des attentes académiques. Car Lynell ne se contentait pas d’enseigner ; elle façonnait des vies.
Ceux qui ont croisé son chemin se souviennent d’une femme à l’intelligence brillante, mais surtout d’un cœur profondément ému par le souci d’autrui. Pour ses étudiants, elle était à la fois enseignante, mère et guide. Elle accueillait, accompagnait et soutenait – souvent bien au-delà de la salle de classe – des hommes et des femmes venus de toute l’Afrique francophone, parfois déracinés, et en quête d’un avenir. Elle prenait le temps – le temps d’écouter, le temps d’encourager, le temps de tenir la main de ceux qui hésitaient jusqu’à ce qu’ils trouvent leur propre chemin.
Sa vision était claire, et elle la poursuivait fidèlement : voir émerger une génération de traducteurs africains francophones – compétents, enracinés dans leurs cultures, et capables de porter eux-mêmes l’avenir de la traduction de la Bible sur le continent.
C’est avec cette même vision qu’elle a enseigné au Centre de traduction de la Bible de Jérusalem et à l’Université de l’État libre en Afrique du Sud. Là aussi, son objectif n’était pas la reconnaissance académique, mais la transformation des personnes. Elle aspirait à voir des traducteurs francophones atteindre les plus hauts niveaux de formation, maîtriser les langues bibliques et entrer avec confiance dans le débat mondial sur la traduction de la Bible.
Aujourd’hui, les nombreux traducteurs qui œuvrent à travers l’Afrique francophone sont, chacun à sa manière, les témoins vivants de son héritage.
Une bâtisseuse de ressources et d’espoir
Lynell percevait clairement une réalité douloureuse : le manque de ressources en français pour soutenir le travail des traducteurs. Là où d’autres n’auraient vu que des difficultés, elle a choisi d’agir. À travers Le Sycomore, qu’elle a dirigé avec passion, elle a offert aux traducteurs francophones un espace de réflexion, de partage et de croissance. À l’instar de l’arbre biblique qui a permis à Zachée de surmonter la limite de sa petite taille, cette revue a élevé toute une communauté, lui donnant à la fois une voix et une vision.
Elle a également apporté une contribution décisive aux manuels de traduction de l’Alliance Biblique Universelle — ces outils inestimables qui accompagnent, verset par verset, le travail patient et exigeant de la traduction.
Son engagement intellectuel n’a jamais été abstrait ; il était toujours au service d’une mission. Ses recherches sur la poésie hébraïque, un domaine aussi complexe que fascinant, avaient un objectif clair et concret : aider les traducteurs – en particulier ceux de langue française – à rendre fidèlement et magnifiquement la richesse des Écritures dans les langues du monde.
Jusqu’à la fin, elle est restée fidèle à cette vocation. Même au cœur de la maladie, elle n’a jamais cessé de servir, d’écrire et de transmettre son savoir. Ses propres mots, empreints de gratitude et de foi, témoignent d’une vie pleinement donnée – et reçue avec reconnaissance.
Une vision commune pour l’Église
Parmi les nombreux héritages qu’elle laisse derrière elle, l’un me tient particulièrement à cœur. Ensemble, nous avons constaté l’absence tragique de la traduction de la Bible dans les programmes des séminaires théologiques. Nous avons rêvé d’un monde différent – et, avec le soutien d’autres collègues, ce rêve est devenu réalité sous la forme d’un manuel d’introduction à la traduction de la Bible, utilisé depuis 2009 dans de nombreuses institutions à travers l’Afrique francophone. Depuis lors, cette initiative n’a cessé de porter ses fruits. Des enseignants ont été formés, des générations d’étudiants ont été touchées, et la traduction de la Bible s’est progressivement imposée comme un véritable ministère de l’Église.
Ce qui était autrefois considéré comme un domaine marginal et spécialisé est, peu à peu, devenu une responsabilité partagée.
Un héritage vivant
Parler de Lynell, c’est parler d’une vie donnée, d’une vocation pleinement assumée et d’une fidélité qui a perduré à travers les années et les épreuves.
Pour moi, la connaître a été une bénédiction. Travailler à ses côtés a été un privilège. Être son ami est un honneur que je chéris avec une profonde gratitude.
Elle laisse derrière elle bien plus que des écrits ou des institutions. Elle laisse des vies transformées, des vocations éveillées, un mouvement renforcé et une espérance profondément enracinée.
Si un jour nous devions graver quelques mots pour résumer le temps qu’elle a passé parmi nous, ce serait peut-être ceux-ci :
« Ici repose une femme qui a vécu, sans réserve, afin que la Parole de Dieu devienne accessible à tous en Afrique francophone. »
Et cela serait vrai — profondément vrai.
Attachments
- Lynell3.jpeg131.7 MB


0 comments
Sign in to join the conversation.