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Les outils du conseiller (Hekman 1985)

Drew MaustDrew Maust · Mar 19, 2024, 10:51 AM · Last modified: Sep 28, 2026, 11:39 AM
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(Traduit de Notes on Translation No : 110 [décembre 1985] : 3-7)

Donald Hekman

L’auteur :

Donald Hekman est titulaire d’une licence en grec du Calvin College, d’une licence en théologie du Calvin Theological Seminary et travaille actuellement sur une maîtrise en théologie au même séminaire. En 1974, lui et son épouse sont devenus membres de SIL International. Ils ont travaillé à la traduction des Ecritures Saintes en montagnais au Canada_,_ dans le nord-est du Québec. Depuis 1979, Don, à côté de son travail de traduction parmi les Montagnais, assume des responsabilités de conseiller en traduction pour la filiale Amérique du Nord, les deux premières années en tant que coordonnateur du département de traduction pour la filiale, puis, depuis 1981, comme conseiller en traduction au niveau international. Parallèlement, il est coordonnateur de la Région Nord-Est qui fait partie de la filiale Amérique du Nord.

Introduction

Pour beaucoup d’entre nous, le titre de l’article, Les outils du conseiller, évoquera tout de suite leurs bibliothèques. Nous sommes une sous-culture orientée vers les livres. En tant que conseillers, nous nous assurons d’avoir notre mallette de travail remplie des bons livres quand nous partons pour une session de vérification, à l’instar d’un mécanicien qui veut avoir à sa portée ses clefs et ses outils.

Cependant, le but de cet article est de donner un aperçu plus large du travail du conseiller et de ses outils. Or, sa « boîte à outils » se compose essentiellement de ses compétences, non seulement dans l’usage de ses livres, mais dans son approche globale de la tâche. L’objectif de cet article est d’examiner trois compétences principales qu’un conseiller doit posséder (dans le texte on les appellera « outils »). Un autre objectif, lié au premier, est de proposer des façons et des moyens d’entretenir ces outils et d’améliorer leur usage.

Avant de rentrer dans les détails, je tiens à exprimer ouvertement une prétention sous-jacente de cet article : le conseiller est un professionnel. Il devrait posséder des compétences dans certains domaines et chercher à les prouver. Il devrait prendre au sérieux ses dons ainsi que sa formation et chercher à maintenir ou à améliorer ses compétences. Il porte la responsabilité d’aider d’autres dans les domaines de ses connaissances.

Il serait concevable de tracer rapidement un grand nombre d’aptitudes que tout conseiller devrait posséder, et qui pourraient être classées par catégories de diverses manières. Il me semble que les répartitions choisies ici couvrent la plupart des aptitudes dont tout conseiller devrait faire preuve. La première se trouve au niveau personnel : la sensibilité dans les relations humaines. Les deux autres se situent au niveau intellectuel : la connaissance et le jugement.

La sensibilité

Alors que nous mettons l’accent sur les outils intellectuels du conseiller, nous ne parlons pas assez de celui de la sensibilité. Le conseiller est tout d’abord impliqué dans un travail de relations : il est engagé dans un échange direct avec d’autres personnes, il juge du travail que d’autres ont fait, et il doit leur communiquer ses jugements. Il représente l’organisation auprès des peuples autochtones. Enfin, il est sur place pour stimuler l’équipe des traducteurs à atteindre les objectifs fixés ensemble. En réalité, on peut affirmer que les compétences relationnelles du conseiller sont plus importantes que ses capacités intellectuelles.

John Beekman, dans l’article intitulé The Selection, Training, and Evaluation of Translation Consultants paru dans NOT, a affirmé ce qui vient d’être dit :

« L’aspect psychologique du travail du conseiller ne peut être surestimé. Le conseiller doit être un bon diplomate et enseignant ayant la capacité de maintenir de bonnes relations avec les autres. Il doit être capable de communiquer avec précision les instructions que le traducteur devra suivre. Son approche globale devrait susciter la confiance et l’enthousiasme. Il doit être sensible aux signes qui indiquent l’embarras ou l’irritation, puisque la révision du travail d’un autre peut facilement engendrer des tensions entre les deux parties. Ceci devient encore plus important lorsqu’on conseille des nationaux ; les signes de leur langage corporel nous sont moins évidents ou moins compréhensibles. Un conseiller doit être souple mais ferme dans sa façon de traiter les problèmes, humble, mais en même temps sûr de lui en ce qui concerne les nouvelles compétences qu’il aimerait voir développées par le traducteur. En tant que responsable, il ne doit pas être trop affecté par les critiques et doit démontrer une aptitude à s’adapter aux différents types de personnalités. » (1981 : 4)

La sensibilité interpersonnelle englobe de nombreuses compétences étroitement reliées entre elles, et chacun traduit une aptitude donnée de façon différente. L’essentiel est que chaque conseiller soit conscient, jusqu’à un certain point, de ses forces et faiblesses dans le domaine en question. Qu’est-ce qui nous rend plus sensibles envers les autres ? Apprendre à les connaître, avec leur arrière-plan, leur expérience, leurs passe-temps, les crises de leur vie, leurs motivations, leurs ambitions, etc. nous aidera à comprendre « ce qui les pousse ». La peur est peut-être le plus grand obstacle qui empêche de connaître les gens de façon plus intime. Entendons-nous le message de leurs préoccupations profondes même au moment où ils s’expriment sur le travail linguistique ? Maîtrisons-nous les techniques de l’encouragement aussi bien que de la confrontation, et savons-nous nous en servir avec efficacité ? Avons-nous jamais demandé à quelqu’un de nous aider à mieux savoir développer notre sensibilité ? Avons-nous pris l’habitude de lire des livres qui traitent des relations humaines ?

La sensibilité spirituelle devrait être en tête de liste. Préparons-nous la période de consultation dans la prière et sommes-nous dans l’attente devant chaque nouvelle session de vérification ? Avons-nous récemment lu des choses qui nous nourrissent spirituellement ? Sommes-nous prêts à partager celles-ci à bon escient dans nos échanges ? A l’approche de la session de vérification, certains réviseurs indigènes s’attendent à un vrai festin spirituel. Risquons-nous, par notre façon de la conduire, de transmettre le message qu’il s’agit bien d’une exercice intellectuelle fastidieuse ? Sommes-nous conscients du terrain de combat spirituel existant dans la communauté ?

Nous devons aussi devenir sensibles aux particularités du programme de traduction dans le cadre duquel nous conseillons. La tendance est toujours de vouloir comparer le programme à celui dans lequel nous travaillons ou à d’autres que nous connaissons bien, et de faire des suggestions sans connaître toutes les réalités pertinentes du programme. Pendant quelque temps, nous devons essayer de « voir » le programme de « l’intérieur ». Dans la filiale Amérique du Nord, de nombreux rapports d’évaluation de programmes sont disponibles. (On peut s’adresser au coordonnateur de la traduction pour obtenir celui qui convient le mieux à la situation particulière en vue de l’étudier avant la première session de vérification.)

La connaissance

Dire que la connaissance est un outil important du conseiller est presque une tautologie. L’eau devrait être mouillée. Et alors ? Tout ce qu’un traducteur doit savoir afin d’effectuer une traduction de qualité, le conseiller doit le savoir, lui aussi. Le traducteur connaîtra mieux que le conseiller les particularités de la langue cible, mais le conseiller devrait savoir un peu plus sur l’exégèse et la technique de poser les bonnes questions.

Je n’essaie pas ici de définir le type de connaissance dont le conseiller devrait disposer et qui lui servira « d’outil ». Tout ce qui fait partie de notre formation et de notre expérience dans les différents domaines (linguistique, culturel, biblique et théologique) constitue une partie de notre réservoir de connaissances. Mais très peu en demeure indéfiniment actif dans notre mémoire. Ainsi, nous nous tournons vers les sources du savoir à notre disposition : les livres, les revues, les périodiques, d’autres conseillers. Nous attachons énormément de valeur à nos propres bibliothèques ainsi qu’à celles à notre disposition, et ce à juste titre. Le conseiller se sert quotidiennement de ces outils que sont les livres et les périodiques, et sa capacité à conseiller est étroitement liée à la qualité des outils dont il dispose, à sa connaissance de ceux-ci ainsi qu’à l’usage qu’il en fait.

Plusieurs bibliographies suggèrent aux traducteurs et aux conseillers ce qu’ils devraient posséder et lire :

  • Building a Personal Technical Library. Notes on Linguistics 24 (1982) : 33 - 39. Cette bibliographie est une liste de base des ouvrages de référence, recommandée au linguiste sur le terrain. Elle couvre la plupart des domaines techniques que nous étudions ; elle tient compte du besoin de souplesse dans les approches et inclut une évaluation comparative des choix possibles. Elle a été mise à jour en 1982 par le personnel de SIL au Texas.
  • A Bibliography for Bible Translators. (Publication supplémentaire). Compilée par John Beekman et John Werner. NOT 76 (1978) : 1 - 14. Sa bibliographie annotée sur le processus de traduction rend cet ouvrage particulièrement utile. Elle contient quelques commentaires sur les langues bibliques ainsi que sur des aides textuelles, mais les commentaires bibliques sont cités sans annotation. Cette liste est en cours de mise à jour et sera réimprimée dans un prochain numéro NOT.
  • Selected Bibliography on Translation Consultation, rédigée par Dave Hargrave NOT (1979) : 27 - 30. C’est une bonne bibliographie de référence destinée aux conseillers en traduction.
  • NAB Technical Bulletin on Discourse Analysis, par Irvine Davis. (septembre 1983). Ce document inclut une bibliographie à jour sur l’analyse de la grammaire du texte. Il est disponible à la bibliothèque de SIL au Texas. On peut obtenir la bibliographie même auprès du bureau de la filiale Amérique du Nord.
  • NAB Technical Bulletin on The Translator’s Library, par Greg Thomson (1979). C’est une des bibliographies annotées les plus utiles sur les commentaires du Nouveau Testament. Chacun en tirerait profit de la voir complétée et mise à jour. Malheureusement, elle est réservée aux membres de la filiale Amérique du Nord. Nous devrions surtout suivre la sortie de ces excellents volumes de commentaires dans la série du New International Greek Testament et de la collection de Word Biblical Commentaries.

Cependant, l’essentiel que je veux faire ressortir n’est pas d’avoir d’immenses bibliothèques, ni même d’avoir les meilleures bibliothèques, ni d’avoir le plus lu au sujet d’un grand nombre de domaines. Nous avons besoin

  1. de connaître nos ressources, de savoir où nous pouvons nous tourner pour des informations spécifiques, quels sont les commentaires qui conviendraient aux traducteurs avec lesquels nous travaillons, de lire les critiques de livres et être au courant des nouvelles publications.
  2. de lire nous-mêmes, de temps en temps, quelques nouvelles parutions. Certes, une bibliographie est utile, mais nous devons avoir une connaissance personnelle de quelques-unes de ses plus récentes entrées.

La somme des connaissances d’une personne ne reste pas intacte : elle diminue au fil du temps, si l’on ne l’utilise pas. On ne peut présumer que nous soyons encore bien informés dans un certain domaine juste parce qu’on a suivi un cours dans ce même domaine il y a quelque temps. Il est important de périodiquement rafraîchir la mémoire soit par la relecture d’anciens documents, soit en s’exposant aux nouveaux développements dans ce domaine.

Nos objectifs concernant la lecture de publications techniques peuvent être modestes — un, deux ou trois livres par an, plus la lecture régulière de deux ou trois revues — mais nous devons lire, quelque peu que ce soit. Les livres sont notre ressource principale, et la lecture aiguise nos outils que sont la sensibilité, la connaissance et le jugement. Lire est important, ne serait-ce que pour nous-mêmes (dans notre propre intérêt) en tant que conseillers. Mais pensez comme ce serait bénéfique pour tous si chaque conseiller écrivait une critique de livre par an pour en faire profiter l’ensemble des conseillers de la filiale !

Le jugement

La connaissance dans les domaines techniques doit se marier avec le jugement. Alors que l’ensemble de la connaissance s’acquiert, le juste jugement est en partie inné, en partie acquis et en partie développé par la pratique et l’expérience. Dans la traduction, nous mettons constamment en balance une façon d’exprimer quelque chose contre une autre ; en exégèse, nous évaluons une interprétation par rapport à une autre ; dans notre travail de conseiller, nous ne remettons pas tout en question, mais nous mettons en ordre de priorité ce qui devrait être revu. Le jugement est la capacité de prendre des décisions sages et justes dans chaque domaine de notre travail.

L’exégèse est probablement le domaine où le jugement est le plus important. Nous avons besoin de connaître non seulement les ressources disponibles, mais aussi le contexte historique dans lequel un certain commentaire a été écrit, les partis pris théologiques ou linguistiques du commentateur, les méthodes d’interprétation qu’il emploie et sa compétence qui le distingue des autres érudits bibliques. La plupart d’entre nous ne sont pas assez familiers eux-mêmes avec le domaine, aussi devons-nous faire confiance à ce que nous lisons : les comptes-rendus de livres, les descriptifs des écoles d’interprétations et les résumés des développements en théologie biblique.

Nous devons également faire preuve de jugement dans l’utilisation des ressources linguistiques sur la langue grecque. Il existe un fossé entre les avancées de la linguistique moderne dans chaque domaine et les grammaires, lexiques et dictionnaires standards dont nous disposons, fossé qui malheureusement continue de se creuser. Les grammaires standards, par exemple, disent que le présent historique dans les narratifs du Nouveau Testament est employé pour exprimer « l’emphase ». Je m’attends à ce que de nombreuses années passent avant que les avancées sur l’emploi du présent historique qui figurent dans trois articles (Austing, Buth, Levensohn) dans NOT 65 : 7 - 36 se retrouvent dans n’importe quelle grammaire standard. De même en sémantique biblique : les critères pour déterminer le sens des mots ont longtemps été dominés par l’étymologie plutôt que par le contexte. J.P. Low (Semantics of New Testament Greek — 1982 — Philadelphie : Fortress Press) et Moises Silva (Biblical Words and their Meaning: An Introduction to Lexical Semantics - 1983—Grand Rapids, Zondervan Publishing House) parlent de ce problème. La plupart de nos ressources standards donnent encore la préférence à l’étymologie plutôt qu’au contexte.

On peut développer les capacités de jugement de diverses façons : par l’apprentissage auprès d’un conseiller expérimenté, par l’enseignement, la lecture et l’expérience acquise en conseillant.

Il existe encore un autre moyen d’aiguiser nos capacités à juger : l’écriture. Bien souvent ce n’est qu’au moment où nous devons définir notre position ou émettre un jugement sur un point particulier pour un auditoire quelconque, que nous comprenons enfin de quoi il s’agit et les raisons du phénomène.

Certaines personnes sont toujours débordantes d’idées et sont constamment en train d’écrire. Pour d’autres, l’écriture constitue plutôt une corvée. La prise de notes est une condition préalable à l’écriture d’articles. Nous avons besoin d’un dossier, soit dans notre classeur, soit sur disquette, où nous gardons les morceaux d’idées qui nous viennent à l’esprit ou que nous trouvons quelque part sur nos sujets préférés. Il nous faut créer un système qui facilite la recherche d’informations, car nos mémoires sont simplement trop limitées.

La plupart d’entre nous a mille et une raisons d’hésiter à écrire pour un public : manque de temps, peur de la critique, « d’autres pourraient écrire bien mieux », etc.… Cependant la nécessité pour chacun d’entre nous d’apporter, de temps en temps, sa contribution en écrivant des articles pèse plus lourd que nos excuses : nous avons besoin d’apprendre des idées et de l’expérience des autres, nous avons besoin de développer notre propre pensée sur quelques-uns de ces sujets techniques, nous devons être capables d’exprimer les principes techniques avec nos propres mots ; et parfois, nous avons besoin d’être stimulés de l’extérieur pour faire de la recherche dans un domaine particulier.

Ce qui vient d’être dit est un appel à partager l’information par l’écrit, soit en utilisant certains moyens de communication existants dans la filiale, tels que les circulaires de département ou les bulletins techniques, soit en créant un forum approprié, au moins pour les conseillers. Le Département International de Traduction apprécie, lui aussi, de courts articles et communiqués pour NOT et START.

Chaque conseiller devrait faire l’inventaire de sa propre « boîte à outils ». Aucun d’entre nous ne possède la totalité des « outils », ni n’est capable de s’en servir à la perfection. Le défi consiste à faire cette évaluation et à dresser un plan de ce qu’il faut faire pour entretenir et améliorer nos capacités afin qu’elles nous rendent plus efficaces dans notre travail.

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